Andrzej Wajda : « Je revendique une œuvre de transmission »

ANDRZEJ WAJDA

On le connaît de longue date pour son cinéma engagé. Avec L’Homme du peuple, en salles le 19 novembre*, Andrzej Wajda centre son dernier film sur la figure mythique de Lech Walesa, bouclant ainsi la trilogie entamée avec L’Homme de marbre puis L’Homme de fer (Palme d’Or en 1981). Entretien, à Varsovie, avec un artiste de 88 ans qui n’a rien perdu de sa pugnacité.

*Retrouvez la présentation du film dans Panorama n° 512 (novembre 2014)

AZ120731_085Quelle était votre motivation, au moment de lancer le tournage de L’Homme du peuple?

Lech Walesa est un personnage présent dans la conscience mondiale. Ce n’était donc pas rien d’en faire le portrait ! J’ai voulu comprendre comment naissait un héros dans une époque difficile. Pourquoi lui, et pas un autre ? Il y avait 300 ouvriers dans la salle des chantiers navals, quand Lech Walesa a pris la parole. Pourquoi a-t-il su convaincre ? D’où lui venait son assurance ? Il n’avait pourtant pas de ligne directe avec le Kremlin !

A la naissance de Solidarnosc, nul n’aurait pu dire comment la situation allait évoluer. Alors que la majorité des membres du comité de grève prônaient un coup de force, Lech Walesa pensait différemment. Et il a réussi à imposer une grève pacifique. Il y a des talents qui naissent au moment où il le faut, ce fut son cas. Ce que lui a réalisé, personne d’autre ne pouvait le faire.

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Au fond, Walesa était un modéré ?

Il se rappelait les grèves sanglantes de 1970. Il savait ce que signifie la répression, même si on ne connaîtra jamais le nombre de personnes tuées à cette époque-là. Alors il s’est formé, il a appris à dialoguer avec le pouvoir. Il avait une incroyable capacité d’adaptation. Dans le film, on suit cette évolution, on le voit s’exprimer de mieux en mieux. Certes, il répétait qu’il était inculte, qu’il n’avait pas lu de livres. Mais il avait été éduqué par le système communiste ! Et par les intellectuels qui l’entouraient à Solidarnosc.

Vous avez tenu toutefois à ne pas faire un portrait trop lisse. Vous mettez en valeur le leader d’août 80, mais vous montrez aussi l’ouvrier plutôt frustre, le père dépassé, l’époux imparfait…

Je n’ai pas voulu montrer que ses luttes, mais aussi sa vie personnelle, ses difficultés familiales. J’ai tenu à mettre en scène une forme de mélancolie chez son épouse, Danuta. J’ai voulu montrer l’homme Walesa.

Lech Walesa été accusé de collaboration avec la police secrète communiste. C’est aussi pour laver cette accusation que vous avez pris votre caméra…

Pour répondre à ce mensonge, j’ai tourné cette scène où on l’on voit Lech Walesa acculé à signer un papier, le jour de la naissance de son premier enfant. La méthode de la police était assez sophistiquée. Elle cherchait le contact avec les opposants. Walesa a été plusieurs fois arrêté, emprisonné. A chaque fois, il devait signer le procès-verbal de l’interrogatoire. Ce jour-là, alors que sa femme l’attend à la maternité, on lui fait comprendre que s’il ne signe pas, il reste en prison. Que lui a-t-on fait signer exactement ? Personnellement, je suis convaincu qu’il a toujours refusé toute forme de collaboration politique. Il le dit lui-même : pour éviter que l’on fasse du mal à son épouse ou à se enfants, il aurait tout signé, « sauf la trahison de Dieu et de la patrie. »

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Les jeunes figurants du film n’ont pas connu la Pologne communiste. Pour eux, l’épopée de Solidarnosc, c’est de l’histoire ancienne…

Les jeunes Polonais ne savent plus rien de cette époque, pas plus que les jeunes Français, d’ailleurs. Ils se sont éloignés de ces événements qui, à leurs yeux, concernent leurs parents. C’est une difficulté. Pourtant, nous avons tous besoin de héros positifs. Personne ne pensait que le Mur de Berlin tomberait un jour, et pourtant ! L’intérêt du film ne réside pas dans le film lui-même, mais dans les discussions qu’il va susciter. Ce sont surtout les jeunes qui vont au cinéma, et j’espère qu’ils demanderont à leurs parents : « C’est vrai ? Cela s’est passé comme ça ? » C’est pourquoi je revendique une œuvre de transmission, peut-être la plus importante de ma carrière.

Vous avez souffert de la censure, mais vous n’avez jamais quitté votre pays. Il vous a fallu attendre 12 ans, par exemple, pour avoir l’autorisation de tourner L’Homme de marbre. Vous considériez-vous comme un résistant ?

Le plus difficile à l’époque du communisme, c’est que le système politique avait ôté aux gens toute capacité d’initiative. Nous, les artistes, nous avions conscience de notre responsabilité, mais une grève des intellectuels, cela ne faisait pas bouger les choses. Alors que celles des ouvriers ou des mineurs étaient prises en considération, car elles paralysaient l’économie du pays.

L’intérêt de faire du cinéma, c’est que les images peuvent toujours avoir un double sens. Les dialogues qui remettaient en cause le système, ou même ceux qui exprimaient un simple mécontentement, étaient coupés par la censure. Mais avec les images, on pouvait dire beaucoup plus.

Vous aviez 13 ans en 1939. A 15 ans, après l’exécution de votre père officier par la police stalinienne à Katyn, vous devenez chef de famille. Quel jeune homme étiez-vous ?

A 15 ans, je voulais devenir peintre et bien sûr, peindre des œuvres inoubliables ! Et peut-être n’ai-je survécu, pendant ces cinq années, que parce que j’étais accroché à cette idée : m’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts de Varsovie. Mais ce sont les conditions qui créent l’homme : à cause de la guerre, j’ai dû quitter l’école et prendre un métier. J’ai été coursier, maréchal-ferrand… Et à 16 ans, j’ai rejoint l’Armée de l’intérieur (NDLR : mouvement de résistance dirigé par le gouvernement polonais exilé à Londres).

Un élément frappe dans vos films, l’omniprésence de la réflexion sur la mort. Dans L’Homme de marbre comme dans Katyn, on trouve des défunts qui dérangent, dont la tombe a été déplacée. Dans Tatarak, mort et vie s’entrelacent dans la scène finale. Vous avez filmé votre actrice fétiche, Krystyna Janda, évoquant son propre mari en train de mourir (1). Que représente la mort pour vous ?

J’avais 13 ans au début de la guerre, et la mort était omniprésente. J’ai vu des personnes tuées. Mais j’étais convaincu que mon père reviendrait, et qu’on gagnerait la guerre. J’ai connu le manque, l’attente. Et puis il y a eu Katyn… Le mensonge de Katyn.

« Le mensonge ne peut pas durer éternellement », affirme Birkut, le héros de L’Homme de marbre. Vous avez confiance dans la capacité de l’homme à faire émerger la vérité?

L’Homme du peuple est mon 13ème film, et comme tous mes films, il pose cette question philosophique : comment la vérité l’emporte-t-elle, à un moment donné ? En 2010, 3 jours avant l’accident d’avion qui a coûté la vie au Président Kaczynski, j’ai accompagné le premier ministre polonais, Donald Tusk, en visite officielle à Katyn. Nous sommes allés au cimetière. Vladimir Poutine a alors pris Tusk à part et ils se sont éloignés dans la forêt. Ensemble, ils ont marché sur les lieux de ce crime. Cette scène m’a beaucoup impressionné.

La mort, la quête de vérité, ce sont au fond des questions spirituelles. La foi est-elle pour vous quelque chose de vivant, de concret ?

Si vous le voulez bien, cela restera entre Lui et moi (long silence). Ce que je peux dire, c’est que Jean-Paul II n’apparaît pas dans mon film par hasard. Une foule innombrable l’a accompagné lors de sa première visite en Pologne. Depuis 1945, la seule force du pays était le Parti communiste unifié. Mais avec Jean-Paul II, pour la première fois, il se passait autre chose. Une force spirituelle, qui tenait le pays tout entier.

Comme vous, Jean-Paul II a été marqué par la guerre. Et comme vous, il était orphelin. Vous connaissez-vous ?

Mon film Pan Tadeusz a été projeté au Vatican. J’étais assis à côté du saint Père, et je l’observais. Au début, il ne regardait pas l’écran, il se contentait d’écouter le texte, qui compte tellement dans Pan Tadeusz (un long poème épique, NDLR). N’oublions pas que Jean-Paul II était acteur, il a joué des pièces de théâtre. Puis à la fin, il m’a dit : « l’auteur serait content. » Je n’ai jamais eu de meilleure critique du film.

Recueilli par Marie-Yvonne Buss (à Varsovie), avec Jan Kuriata (traducteur).

(1) Edward Klosinski, collaborateur de longue date d’Andrzej Wajda. Décédé le 5 Janvier 2008 à Milanówek, près de Varsovie.

L’Homme du peuple, en salles le 19 novembre*

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