Jean-Pierre Améris : « C’est le film le plus lumineux de ma carrière »

Film : Marie Heurtin

220px-Jean-Pierre_Améris_Cabourg_2011Entretien avec Jean-Pierre Améris, réalisateur de « Marie Heurtin* » (en salles le 12 novembre)

Vous portez ce projet depuis l’automne 2008, il sort en salles six ans plus tard. Il vous tenait donc particulièrement à cœur ?
Il m’a fallu être persévérant, mais je n’ai jamais envisagé de renoncer. Le sujet, c’est vrai, pouvait faire peur : le handicap, la surdité, la nécessité d’un doublage en langue des signes… « C’est terrible, cette histoire », me disait-on ! Pourtant, j’étais convaincu que ce serait le film le plus lumineux, le plus positif de ma carrière. Il est d’ailleurs très sensoriel. Je voulais qu’on y voie toute la beauté du monde.

Comment vous-êtes vous familiarisé avec l’univers de la surdité ?
J’ai fait plusieurs séjours à Larnay. L’institut n’est plus dirigé par la congrégation des Sœurs de la Sagesse, mais il accueille toujours des enfants aveugles et sourds. Mon film s’est nourri de tout ce que j’ai vu et vécu là-bas. Dans une société où chacun reste sur son quant-à-soi, ces jeunes nous bousculent. Ils viennent à votre rencontre et font connaissance en vous caressant le visage de leurs mains, en vous reniflant… Comme la jeune Marie dans le film. C’est bouleversant.

Le film porte un regard très bienveillant sur la vie religieuse. Ce n’est pas si fréquent sur le grand écran…
En quinze films, c’est la première fois que je peux exprimer ma foi. Et mon admiration pour ces religieuses dont la foi est profondément concrète. On ne les voit quasiment pas prier dans le film, car j’ai voulu montrer avant tout une foi en actes, qui fait confiance en l’autre. Quand on a voulu récompenser Sœur Marguerite (incarnée par Isabelle Carré. NDLR) pour son dévouement exemplaire en faveur de la jeune Marie, elle s’est contenté de répondre : « J’ai fait ce que j’avais à faire ». Quelle humilité ! C’est la même humilité que l’on retrouve chez toutes ces congrégations qui s’occupent des vieux, des handicapés… En réalité, Sœur Marguerite est une révoltée. Sa foi est discrète, mais elle fait bouger les lignes. Quand Marie arrive à Larnay, c’est une « enfant sauvage » que tout agresse. Marguerite va se battre pour la faire naître au monde humain. Et en retour, Marie aidera Marguerite, tuberculeuse, à accepter de quitter la vie.

Le duo que forment Sœur Marguerite et la jeune Marie est en effet extraordinaire. Et le plus étonnant, c’est qu’il s’agit d’une histoire vraie.
Cette histoire devrait être aussi connue que celle d’Helen Keller ! Sœur Marguerite a eu l’intuition extraordinaire d’une langue des signes tactile : puisque Marie était non seulement sourde mais aveugle, elle ne pouvait appréhender le monde que par le toucher. Mais pour cela, il fallait une étincelle. L’épisode du couteau, où Marie comprend que le signe que trace Marguerite dans sa main signifie « couteau », est véridique. Ensuite, il a fallu inventer la façon de transmettre des notions abstraites, comme la mort, Dieu…, toujours par le toucher. Cette méthode pédagogique est encore utilisée aujourd’hui. À Larnay, par exemple, les enfants ont tous un « objet fétiche » auquel on associe un signe.

MARIE HEURTIN DP-1Votre cinéma s’intéresse souvent aux personnes « à la marge ». C’est une forme de militantisme ?
Je pense que cela vient de mon histoire intime, de la quête de sens durant mon adolescence. À cette époque, le cinéma m’a sauvé la vie. Dans le noir, je me sentais à l’abri, je sortais de la salle ragaillardi. Alors oui, j’ai le sentiment d’une responsabilité.
Recueilli par Marie-Yvonne Buss

* Retrouvez notre présentation du film « Marie Heurtin » dans Panorama n° 512 (novembre 2014). Vous trouverez aussi un dossier pédagogique très complet sur le lien : www.marieheurtin-lefilm.com

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