Rougerie, Éditeurs d’esprit de père en fils

Depuis 1948, la maison fondée en Limousin par René Rougerie dans l’esprit de la Résistance a révélé maints poètes français, dont certaines voix spirituelles de premier ordre comme Gilles Baudry ou Gérard Bocholier. Insatiable passeur, Olivier Rougerie perpétue avec humilité les gestes éternels reçus de son père. Une offrande à la beauté et au temps.

Texte : françois-xavier maigre
photos : francesco acerbis pour panorama

Mortemart…
Avec ses bâtisses médiévales et ses jardins à l’anglaise, Mortemart est un village dont le seul nom suffit à camper un climat mystérieux, un peu comme dans les romans de George Sand ou d’Alain-Fournier. Sis à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Limoges, l’endroit dégage une hospitalité étrange. Il y a dans ces ruelles limousines quelque chose de l’enfance, du temps qui dure. Sur la place déserte, un vent tiède s’engouffre sous les pans de bois d’une halle du XVIIIe siècle. Non loin, un jardinier aux wellies boueuses pousse sa brouette en sifflotant.

Voilà bien la seule âme, sur la centaine que compte Mortemart, qui trahisse en cette heure matinale une présence humaine.

– Bonjour, nous cherchons l’éditeur…

– Un éditeur, à Mortemart ? Ça se saurait, mon ami !

– Olivier Rougerie ne vit plus ici ? 

– Ah, l’imprimeur, bien sûr.   

Éditeur, imprimeur ? Les deux, mon capitaine ! À l’heure où tant de ses confrères font le choix de fabriquer leurs livres hors d’Europe, pour réduire les coûts, Rougerie s’échine à façonner lui-même ses ouvrages sur d’antiques presses au plomb, comme cela se pratiquait il y a un siècle. Rougerie ou l’histoire d’une double folie : servir coûte que coûte la poésie, parent pauvre de la littérature moderne, et le faire en perpétuant des gestes oubliés. Cette excentricité assumée en fait une maison éminemment atypique et révérée dans le landerneau des passeurs d’esprit. Et l’on est saisi de respect à l’idée de découvrir l’atelier du maître, où tant de poètes ont vu leurs mots encrés sur le fameux papier bouffant, qui fait le bonheur des doigts comme des yeux. Couverture blanche et lettres noires – hormis le rouge vif du titre – un Rougerie se mé-
rite : avant de s’y abandonner, le lecteur doit défaire lui-même les pages à l’aide d’un coupe-papier, les cahiers n’étant jamais massicotés… 

– Vous voyez l’échauguette, au bout de la rue ? C’est là.

Une lourde porte ouvragée. On frappe. Et voici Olivier Rougerie, trois manuscrits sous le bras, regard affable et pétillant. Oubliez l’archétype de l’éditeur guindé ou distant ; notre homme reçoit chez lui, sans faux-semblants. Son pull-over à grosse maille lui donne un air de berger du Larzac et le café qu’il vous sert a le goût des tablées fraternelles. « Mon père, René Rougerie, a fondé la maison en 1948 », annonce notre hôte, dont l’étourdissant catalogue fait saliver le connaisseur. Saint-Pol-Roux, le mythique mage de Camaret ? C’est Rougerie. Pierre Albert-Birot, le touche-à-tout des Années folles ? Encore Rougerie. Et plus près de nous, le très prometteur Olivier Deschizeaux ? Toujours Rougerie. Sans compter Victor Segalen, Pierre Reverdy, Boris Vian ou Max Jacob, dont Mortemart abrite quelques raretés. Près d’un millier de références sont conservées au fond de l’appentis qui jouxte la demeure : « On stocke les livres dans de vieux cartons de fruits ! » indique l’éditeur typographe, qui en assure lui-même la diffusion, peu enclin à lier sa survie à de lointains intermédiaires. D’autant que la maison, attachée à son indépendance, ne court pas après les subventions.

À cet égard, Olivier s’en remet à la maxime paternelle : « Je publierai ce que j’aime, uniquement ce que j’aime. Revendiquant même le droit de me tromper. J’étais las de devoir justifier nos choix éditoriaux auprès de commissions, elles-mêmes aux mains des auteurs et des éditeurs. Vous savez, la poésie est un milieu très dur, contrairement à l’image mièvre que l’on s’en fait. » À  Paris, l’aura de la marque limousine a parfois suscité des convoitises. « Nous ne sommes pas à vendre ! » tranche calmement l’intéressé, qui mesure le prix de la liberté. « C’est une économie de guerre, mais quand on voit l’état du monde, il ne faut pas se montrer indécent. Nous, les éditeurs indépendants, on vit. Du moins, on vivote. »

Olivier raconte avoir dû se séparer à regret de son emblématique Renault 4 fourgonnette, six cent mille kilomètres au compteur, connue de bien des libraires de France et de Navarre. « On s’en servait pour nos tournées, jusqu’à ce que les amortisseurs nous lâchent. Chaque mois, nous passons une douzaine de jours sur les routes afin d’approvisionner nos points de ventes. On dort souvent chez les libraires ; beaucoup sont devenus des amis. » Non sans une once de fierté, Olivier évoque ces bivouacs qu’il s’autorise encore, à 65 printemps, sur la banquette de son auto, ou sur les plages de Bretagne, où l’éditeur est solidement implanté.

À Mortemart, les manuscrits continuent d’affluer par dizaines chaque semaine, même si Rougerie ne publie que huit nouveautés par an. Notre homme scrute chaque envoi, à l’affût d’une pépite. Seul depuis le décès de son père et deux grands enfants envolés du nid, il mène une vie sans esbrouffe, soucieux d’assurer la pérennité de son activité. « Regardez les murs, la peinture n’est pas irréprochable. On vit dans un beau cadre mais chichement, et cela nous rend heureux. » Son seul luxe : descendre, chaque soir, piquer une tête dans l’étang que sa famille loue au creux d’un bosquet qui a tout de l’Eden. « Dommage que peu d’auteurs soient des baigneurs, regrette Rougerie. On pêche le brochet, le sandre, le gardon. Une table en plastique, quelques chaises. Les soirées sont belles. On se ressource. »

Il continue de dire « on », Olivier Rougerie, même s’il préside seul désormais aux destinées de l’entreprise. Une vague d’émotion l’étreint. « Mon père nous a quittés à Lorient, dans la nuit du 12 mars 2010, à la suite d’un AVC. Il est tombé à la porte de la librairie qu’il venait de livrer.…» Un personnage, ce René Rougerie. Lui qui avait si souvent résisté, pendant la guerre, puis derrière ses machines, a rendu les armes en accomplissant ce qu’il aimait plus que tout. C’est à 17 ans que le futur éditeur s’engage dans la lutte contre l’occupant. Le gosse avait un don inné pour contrefaire n’importe quel document. « Un évadé de Limoges, en partance pour le maquis, avait besoin d’une pièce d’identité. Mon père le retrouve au bistrot. Et le gars inscrit sur un bout de papier les éléments pour élaborer une autorisation de circuler. Mon père mémorise tout et brûle le papier dans un cendrier pour ne laisser aucune trace. Il avait déjà l’esprit de résistance et le sens du papier, qui restent les valeurs cardinales de notre maison ! » Riche de cet héritage, Olivier porte sur son époque un œil lucide, sans manichéisme. « Je ne sais pas ce que j’aurais fait, moi, si la Milice avait frappé à la porte. Je n’ai jamais aimé cette histoire en noir et blanc. »

la suite dans Panorama mars 2016 (n°528)